Dans l'espace, en 2029, un vaisseau spatial se trouve près d'une énorme tempête électro-magnétique. Un astronaute part à la rescousse du petit vaisseau de son chimpanzé qui semble s'y être perdu et s'y abîme également, avant d'en ressortir par un atterrissage forcé sans espoir de redécollage sur une planète sauvage. Il s'avère bientôt que cette planète est dominée par des singes intelligents, les hommes qui y vivent aussi n'ont pas les moyens de compenser leur force inférieure et composent une caste inférieure et craintive qui sert de jouet ou d'esclave.
enèse : si le début de ce résumé rappelle bien des films de science fiction récents, l'idée d'une planète dominée par des singes est moins courante, devenue un classique en quelques années seulement : elle naît dans un roman de Pierre Boulle homonyme de ce film, paru en 1963 et adapté dès 1968 au cinéma par Franklin J. Schaffner. Ce film connut quatre suites à l'intérêt décroissant et même une série télévisée dérivée. Le public avait fini par se lasser mais l'idée d'une nouvelle adaptation languissait depuis une dizaine d'années quand Tim Burton fut associé au projet en 2000, après que d'autres scénaristes et metteurs en scène eurent fait un petit tour sur le projet avant de passer à autre chose (Oliver Stone, James Cameron et Chris Colombus pour ne citer que les plus connus), comme cela arrive si souvent sur des grosses productions.
n peut remarquer que ce projet est essentiellement présenté comme un remake de la première adaptation et non comme une nouvelle adaptation du roman. C'est sans doute le résultat d'une stratégie réputée vendeuse auprès du grand public qui connaît mieux ses classiques au cinéma que dans les librairies. Pierre Boulle est pourtant une figure hollywoodienne, même atypique. Ce romancier français est né en 1912, se lance dans une carrière d'ingénieur agronome en Asie avant de subir de plein fouet les tourments de la Deuxième Guerre Mondiale. Il est même condamné aux travaux forcés à perpétuité sous le régime pétainiste en Indochine après avoir été engagé dans les Force Françaises Libres. Il ne sait pas encore qu'il vit une période de formation pour la seconde vie qu'il engage à la fin des années quarante : il liquide ses possessions et se lance dans la littérature. Trois ans et autant de romans plus tard, il devient célèbre en 1952 avec Le Pont de la rivière Kwaï, adapté au cinéma en 1958. L'adaptation de La Planète des Singes en 1968 assoit son image aux États-Unis, on dit bien que nul n'est prophète en son pays, c'est d'ailleurs dans ce pays qu'est parue une étude littéraire sur son œuvre, à ce jour non traduite en français.
Ces deux romans phares éclipsent la vingtaine de livres qu'il a fait paraître, alors qu'il écrivit jusqu'à sa mort survenue en 1994. Il ne se considérait pas comme un auteur de science-fiction, mais il restait marqué par sa formation scientifique, une volonté d'explication rationnelle, et s'était tourné vers la fiction dans sa seconde vie, loin des projecteurs hollywoodiens qui ne l'ont jamais détourné de sa vocation d'écrivain solitaire. Il eut le temps de voir le premier film de Shaffner dont il fut globalement satisfait, même s'il resta très dubitatif devant l'épillogue très américain devant la Statue de la Liberté : qu'aurait-il dit devant la fin choisie par Tim Burton, beaucoup plus fidèle au roman, alors que le reste de l'histoire s'en éloigne très sensiblement ?
éripéties et controverses Tim Burton arrive au milieu du projet alors qu'un scenario ambitieux de Williams Broyles Jr. est prêt, après maintes moutures au cours de la décennie précédente. La machine est enclenchée, le studio (la Twentieth Century Fox) a décidé que le film devait sortir pour l'été 2001, il reste moins d'un an pour tout boucler, on rappelle Richard D. Zanuck, le fils d'un des fondateurs de la maison, qui l'avait quittée pour réussir sa carrière de producteur indépendant. C'est la première fois qu'il travaille avec Tim Burton et leur association a participé à rendre le travail supportable pour la réalisateur. Les péripéties qui s'enchaînent rappellent celles qui avait épuisé Tim Burton sur le plateau de Batman : le scenario est régulièrement revu à la baisse pour tenir les délais et maintenir un budget raisonnable, si tant est que cent millions de dollars soit une somme raisonnable. Beaucoup ont décrit Tim Burton absent de ce tournage. Il reconnaît dans le livre d'entretien avec Mark Salisbury, qui reste une source précieuse pour ce commentaire, qu'il s'est lancé dans une aventure hasardeuse où tout était en place pour recréer l'inconfort du tournage de Batman.
oit-on pour autant oublier ce film dont le réel succès public éclipse les vociférations de ceux qui se proclament plus burtoniens que leur cinéaste favori ? Les critiques et les fans se sont déchaînés sur ce film dans les colonnes des journaux et sur les blogues et les forums du net. On peut résumer leurs arguments : rien ne remplacera le premier film et la patte du réalisateur est absente, c'est un film inutile, à la fois pour le thème et dans l'œuvre de son réalisateur qui n'a pas su déjouer les pièges d'une grosse production. Une trahison, une arnaque. Fermez le ban. Petit souvenir personnel : on nous écrivit que notre site se discréditait à cause de la photo d'Helena Bonham Carter tirée du film qui figure sur le bandeau supérieur. C'est dire jusqu'où alla se nicher le ressentiment.
es attaques nous semblent très largement injustifiées. Ce film n'est évidemment pas aussi personnel qu'Edward aux Mains d'Argent que son réalisateur a porté de bout en bout ni même que Big Fish qui possède de nombreuses résonnances personnelles, mais ce n'est pas pour autant un blockbuster de plus, sans âme, bon à remplir les caisses des studios et des marchands de pop-corn en été. Tim Burton évoque toujours les connexions émotives qui lui permettent de se lancer à fond dans un projet, de tirer le meilleur des acteurs et de persuader les producteurs de les emmener là où il le veut, en un mot ce qui le rend différent des autres et si intéressant pour nous. Elles sont ici un peu diluées dans l'ampleur du projet, dans l'étirement de la scène de bataille ou le faux suspense de certains plans bâclés comme la traversée des eaux près du camp des singes, où l'on sent plus un hommage aux souffrances subies par les acteurs dans l'eau, le soucis de faire un clin d'œil au film de Schaffner (qui avait été aussi tourné sur le Lac Powell, mais à une saison plus propice aux baignades) que la présence d'un réalisateur inspiré aux commandes. Tim Burton le reconnaît : il s'est fait piégé par le souvenir d'enfance, son admiration pour les premières adaptations et l'idée d'en faire autre chose : "I think I was more intrigued by the idea of it than I was by the thing in itself. And if I searched deep down in my soul, if I had to start all over, I would probably do a complete different kind of movie with it". S'il avait pu, il aurait fait tout autre chose, mais qui l'aurait laissé faire ? Il faut prendre ce film tel qu'il est, son réalisateur est un professionnel qui a su faire son travail jusqu'au bout, dans les délais, et son détachement relève sûrement plus de son instinct de survie que de son manque d'engagement dans son travail, sinon dans son art. Il ne tenait pas à se retrouver comme la loque qu'il fut à la fin du tournage de Batman, il a géré comme il a pu le manque de connexion personnelles avec le projet sans l'abandonner pour autant.
l nous reste de très beaux moments qu'on aurait tort de bouder. Tim Burton n'a pas encore revu le film avec des yeux détachés des contingences du tournage, mais nous pouvons, cinq ans après, le reconsidérer avec moins de préjugés pour constater qu'il mérite le détour malgré ses longueurs. À propos de longueurs, les critiques ont-ils revu le film de Schaffner ? Se sont-ils aperçu que sa première demi-heure se passe sans l'ombre d'un singe, dans le rythme assez lent du livre, que cette exposition a tout de même moins bien vieilli que la scène ultime qui fit tant pour sa renommée ? Trève de comparaison, elles sont ici encore moins raison qu'ailleurs. Ce film se défend très bien par lui-même, pour peu qu'on lui donne sa chance d'être vu avec des yeux sans préjugé.
n film de masques Depuis Beetlejuice, Tim Burton accorde une grande place aux personnages masqués ou lourdement fardés qui exigent des acteurs expressifs, voire expressionnistes, pour pouvoir passer l'écran. Michael Keaton y fit des prouesses dans Beetlejuice et les Batman, il suffit de le comparer avec ses incarnations dans des personnages réels où il est souvent moins convaincant. On se rappellera aussi la place qu'accorde Tim Burton aux regards des acteurs, il recherche inlassablement ceux qui auraient eu leur place sur les plateaux des films muets, lorsqu'un maquillage outrancier avait un effet comparable à celui d'un masque et que le visage n'avait pas encore le soutien d'une voix. Il n'y a jamais eu autant de masques sur un plateau de Tim Burton que pour La Planète des Singes. Le chevronné Rick Baker, à qui l'on doit déjà le maquillage de Martin Landau/Bela Lugosi pour Ed Wood, s'est ici déchaîné avec des centaines de masques de singes, fait en séries pour les hallebardiers au fond de l'écran mais aussi faits sur mesure pour tous les personnages principaux, avec une souplesse qui permet de reconnaître les physionomies de acteurs et les laissent exprimer des émotions variées, même si le regard est primordial.
a scène d'entrée dans le village est un régal qu'il faut revoir pour en saisir tous les détails, on sent que le metteur en scène s'est ici amusé, avoir autant de monstres sous les yeux, aux regards du héros qui débarque comme de ceux du spectateur, c'est un plaisir partagé. Malgré la tension qu'on pourrait éprouver à voir les humains encagés et ridiculisés, on se détend enfin. Les scènes d'exposition qui précèdent avaient une vocation essentiellement utilitaire, malgré certains clins d'œil. Beaucoup ont vu un hommage appuyé dans les scène spatiales à 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) de Stanley Kubrick : le blanc des décors et des costumes sur des personnages à la démarche fluide, il n'y manque qu'une valse straussienne. Et surtout, l'annonce qu'on entend dans le haut-parleur : "Lieutenant Bowman, please report to the bridge" fait sûrement référence au Dr Dave Bowman, le héros du film. Mais le rapport le plus visible entre les deux films, ce sont les costumes des singes, ceux du prologue du Kubrick et ceux qui n'ont pas d'habit dans l'autre. Pour les masques, on n'a jamais fait aussi bien que dans celui de Tim Burton, même s'il nécessitaient plus de quatre heures de mise en place sur les premiers rôles.