Quelque part en Europe, à l'époque où les femmes supportent encore des corsets, le fils d'une famille bourgeoise se retrouve involontairement fiancé à une défunte, compromettant l'ordre moral et bourgeois d'une bourgade reculée. Le choc du monde des morts et de celui des vivants permettra-t-il de dénouer une situation où beaucoup ont des comptes à régler avec l'autre monde ?
'année 2005 restera pour ceux qui s'intéressent à Tim Burton comme un bon cru. L'été fleura bon le chocolat finalement très digeste de Willy Wonka et l'automne commence sous les couleurs des Noces Funèbres de Tim Burton, traduction française de Tim Burton's Corpse Bride. Il faudra désormais patienter un petit peu, nous avons joui du résultat de plusieurs années de travail en quelques mois, certains cinémas exploitent encore Charlie dans une petite salle alors que Les Noces Funèbres commencent leur carrière dans la grande salle : peu de réalisateurs peuvent se vanter d'une telle simultanéité avec des films en première exclusivité.
incent (1982), L'Étrange Noël de Monsieur Jack (Tim Burton's Nightmare before Christmas, 1993) et Les Noces Funèbres de Tim Burton (Tim Burton's Corpse Bride, 2005) constituent les trois films tournés en stop motion de Tim Burton. Il n'a réalisé lui-même que le premier d'entre eux, mais les deux autres ont été tournés sous son contrôle artistique et à son initiative, seulement parce qu'il reconnaît lui-même qu'il n'aurait pas eu la patience de diriger un long métrage avec cette technique aussi vieille que le cinéma qui consiste à filmer image par image en déplaçant légèrement les objets ou les expressions entre chaque prise. Elle fut longtemps réservée à certaines séquences d'effets spéciaux. Tim Burton cite souvent Jason et les Argonautes (1963) comme l'un de ses films initiatiques pour la qualité des combats de squelettes réglés par Ray Harryhausen, le maître incontesté, qui s'est illustré dans les années 60 et 70, jusqu'au Choc des Titans (1981). Les combats de Jason ont été transformés pour Corpse Bride en une chorégraphie de comédie musicale pour squelettes démontables du meilleur effet.
incent est le premier film professionnel de Tim Burton, réalisé alors qu'on ne sait pas trop quoi lui confier chez Disney où certains ont déjà remarqué son potentiel. Hommage à Vincent Price et à Edgar Poe autant qu'évocation de sa propre enfance, il contient déjà ce qui fonde tous les films à venir : le contact souvent violent de deux mondes, l'un réel, conventionnel et l'autre issu de la fantaisie ou des rêves d'un inventeur ou d'un enfant et qui tourne autour de la mort. Tim Burton a déjà dans ses cartons les grandes lignes de L'Étrange Noël de Monsieur Jack quand il tourne Vincent. Il lui faudra patienter plus de dix ans pour être pris au sérieux et trouver l'équipe qui mettra son rêve en boîte. C'est au moment de ce tournage que Joe Kranft évoque devant Tim Burton un conte russe qui fournira, encore une décennie et une demi-douzaine de films plus tard, la matière de l'oeuvre qui nous occupe ici.
'histoire de ce conte est inspirée d'actes antisémites survenus en Russie au 19e siècle : des jeunes filles juives se faisaient régulièrement tuer sur le chemin de la synagogue où elles allaient se marier, pour empêcher leur peuple de se reproduire. Ces jeunes filles étaient enterrées dans leur robe de mariée. Dans la version folklorique, un jeune homme se rend avec des amis au village de sa promise pour se marier mais en cours de route, alors qu'ils font halte en forêt pour la nuit, il se trouve possédé par une danse nuptiale et le corps en décomposition d'une jeune morte en robe de mariée sort de terre et lui annonce qu'ils sont désormais mariés. L'affaire est portée devant les rabbins qui restent décontenancés devant ce cas inédit. Ils déclarent le mariage valable mais la mariée n'a aucun droit sur son époux. Chacun reste bloqué dans son monde mais les deux ex-futurs mariés se retrouvent anéantis de devoir abandonner leurs projets communs. Quant à la mariée défunte, elle comprend que la vie ne lui reviendra pas pour autant et s'effondre. C'est la fiancée qui apaise la situation en reportant en terre la défunte, lui assurant qu'elle assumera ses rêves et que sa vie sera aussi la sienne dans les bras de son époux. Chacun a retrouvé sa place et la noce prévue peut avoir lieu.
ien de précis ne sera écrit avant une dizaine d'années, le temps pour Tim Burton de produire James et la Pêche Géante, moins personnel mais qui le familiarise avec l'adaptation de Roald Dahl auquel il s'attaquera personnellement pour Charlie et la Chocolaterie, mais qui lui permet de fidéliser un studio d'animation en stop-motion dont il utilise encore les services pour Les Noces Funèbres. C'est aussi le temps qu'il faut pour qu'il rencontre John August qui s'est chargé des scénarios de ses trois derniers films : Big Fish, Charlie et la Chocolaterie et Les Noces Funèbres. Nous avons déjà souvent évoqué les connexions émotionnelles que le réalisateur doit établir avec un projet pour le réussir, ce projet illustre aussi l'importance de ceux que sa passion entraîne sur un projet, tout en lui conservant une marque de fabrique indéniable, souvent imitée mais jamais égalée. C'est d'autant plus remarquable sur ce film dont il en a supervisé la dernière phase tout en réalisant Charlie et la Chocolaterie, partageant ses journées doubles avec quelques comédiens, comme Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Deep Roy ou Christopher Lee.
a première image est déjà un clin d'oeil : une plume forme une volute récurrente, de la vague où semble surfer Jack quand il se lamente sur sa condition au casque de certains singes dans La Planète des Singes. La plume sert alors à notre héros Victor à dessiner une autre volute qui deviendra la partie d'une aile de papillon dont le modèle est le premier du film à s'envoler, nous permettant de prendre la mesure du village autour duquel se déroule toute l'action. L'ambiance est clairement européenne, les noms germaniques et l'architecture slave, dans l'un de ces pays à l'histoire tourmentée dont les campagnes sont reculées mais toujours sous l'influence d'une noblesse désargentée, il y a environ un siècle, mais le conte n'impose ni la date ni le lieu précis de l'action. Les conventions et la façon de s'habiller font penser à l'Angleterre victorienne mais l'ensemble ressort essentiellement de la fantaisie. Si nous sommes dépaysés par les costumes surannés, le jeune homme dégingandé qui nous introduit semble échappé de nos souvenirs : c'est Vincent qui a grandi (c'est d'ailleurs ainsi que l'appelle Finnis Everglot par un lapsus révélateur), c'est Jack qui est toujours vivant, il est torturé par sa place qu'il ne trouve pas et que ses parents voudraient lui imposer. Il est bien élevé alors il essaie de bien faire, il accepte un mariage arrangé, mais il reste au fond de lui même complètement paniqué, il ne peut pas jouer le jeu des convenances aussi facilement que ses parents ou que ses beaux-parents potentiels qui rêvent les uns et les autres de frayer avec la noblesse ou de redevenir riche.
a rencontre entre Victor et sa promise, Victoria, n'a pas lieu dans les règles mais autour d'un piano de la marque Harry Hausen, tout un programme, et l'on sent bien que l'arrangement des parents n'ira pas contre les sentiments des jeunes gens. Comme la plupart des sentiments amoureux chez Tim burton, celui-ci est immédiat, entier et indestructible, à la mode des contes, malgré les rites de passage qu'il devra franchir. Le premier survient alors qu'il fuit la répétition ratée de son mariage, il se retrouve dans la forêt où l'hiver a installé ses quartiers avec une couche de neige et de lourdes plaques de glace dont il ne reste rien dans le village : la forêt est un lieu de passage entre les vivants et les morts, on devine que son sous-sol recèle de nombreux secrets. C'est en voulant répéter ses voeux de mariage entouré d'une nature juste animée par des corbeaux dont le regroupement ne dépareilleraient pas dans Les Oiseaux (Hitchkock, 1963) qu'il se retrouve mariée avec un cadavre dont les restes révèlent les charmes certains, avant que la nature ne fasse son travail de nettoyage. On se souvient alors du petit Victor Frankenstein de Frankenweenie qui abattait déjà les cloisons du monde de morts en ramenant son chien à la vie.
'apparition cauchemardesque de la fiancée Émily - elle se lève d'entre les morts nimbée par la lune, au milieu de couleurs froides mais réelles - enrichit enfin la palette chromatique en reprenant les teintes du papillon relâché par Victor quelques heures auparavant. Le village est assoupi dans les tons gris aux couleurs improbables, la poussière semble avoir recouvert les esprits comme les objets. Seul le début du film se déroule dans la lumière du jour, tout le reste est éclairé par la lune, des chandelles, des becs de gaz ou même des spots un peu décalés mais bien utiles pour les numéros musicaux. Les deux mondes possèdent des tonalités bien distinctes : le monde des vivants reste terne alors que le séjour des morts est plein de vie, de couleurs, de joie et de bons mots.
orsque le monde des morts débarque pendant la noce des vivants, il apporte la lumière et les couleurs, puis un temps de recueillement et de retrouvailles pour les vivants qui acceptent la visite de leurs disparus, mais en aucun cas de la tristesse. Ce qui pourrait être macabre devient le remède à l'effrayant vide de la disparition des proches. Qui n'a jamais rêvé de voir ce que ses morts étaient devenus ou de leur montrer ce qu'on avait fait de leur influence, en leur prouvant que leur existence ne fut pas vaine mais qu'elle continue à travers nos actions ? D'abord effrayant, ce monde parallèle devient attirant pour Victor qui est bientôt perdu entre ses deux fiancées et leurs deux mondes, d'autant plus qu'il ne veut faire de peine à personne, on dirait un peu le personnage éponyme d'Edward aux Mains d'Argent qui ne peut que blesser tous ceux qu'il touche lorsqu'il veut leur être utile.