Il était une fois une famille très pauvre, les Bucket, qui vivait en marge d'une petite ville dominée par une gigantesque fabrique de chocolat, close depuis de nombreuses années et renfermant de nombreux et sûrement délicieux secrets. Un jour, un concours est organisé : cinq tickets d'or sont répartis parmi les barres de chocolat qui sortent mystérieusement de l'usine en direction des quatre coins du monde. Les enfants qui les trouveront pourront venir visiter l'usine pendant une journée et un prix très, très spécial est réservé à l'un d'entre eux. Le petit Charlie Bucket est l'un des heureux gagnants, est-il pour autant au bout de ses joies ou de ses peines ? Et qui est le mystérieux Willy Wonka qui dirige l'usine, retranché derrière ses hautes grilles et ses lourdes portes d'acier ?
im Burton est arrivé à un stade délicat de sa carrière : il a fait ses preuves avec des films auxquels ses admirateurs sont très attachés (Edward aux Mains d'Argent, L'Étrange Noël de Monsieur Jack), qui plaisent à de nombreux critiques (Ed Wood) et qui remplissent facilement les salles (Batman, Sleepy Hollow), mais il est loin d'être en fin de carrière et il a désormais la mission de plaire à des catégories de spectateurs très variés dans leurs goûts ou dans leurs intérêts. On remarquera que la presse se divise depuis La Planète des Singes et surtout Big Fish entre ceux qui suivent Tim Burton dans son évolution qui coïncide, comme nous le verrons, avec son évolution personnelle, et ceux qui prétendent qu'il n'a plus rien à dire et qu'il ne fait que resservir les mêmes recettes dans des plats différents. Charlie et la Chocolaterie n'échappe pas à cette polémique.
e monde de Roald Dahl, qui écrivit le roman dont ce film est l'adaptation, n'est pas étranger à Tim Burton puisqu'il avait déjà été le producteur de l'adaptation cinématographique de James et la Pêche Géante(1996, Henry Selick), tiré aussi d'un roman de Roald Dahl et réalisé par Henry Selick à la suite du succès de L'Étrange Noël de Monsieur Jack. Roald Dahl est plutôt connu pour ses livres pour enfants, surtout dans le monde anglo-saxon. Mais c'est avant tout un raconteur d'histoires, dont de nombreux recueils (disponibles aussi en français), qui sont plutôt destinées à un public adulte. Ses personnages apparaissent souvent comme des cousins ou des parrains des enfants de La Triste Fin du Petit Enfant Huître : ils vivent dans un imaginaire décalé où le macabre et l'incongru sont banals. Rien d'étonnant à ce que ces deux univers se rencontrent un jour après leurs déjà longues évolutions parallèles.
oald Dahl (1916-1990) a écrit un bonne vingtaine de scénarios pour la télévision et le cinéma, dès 1949 et souvent pour des séries à suspense très éloignées de ses livres pour enfants, mais peu de ses livres ont été adaptés au cinéma, les plus connus avant le film qui nous occupe étant Matilda (Danny DeVito, 1996) et la première mouture de Charlie et la Chocolaterie, sous le titre Willy Wonka and the Chocolate Factory (Mel Stuart, 1971, avec Gene Wilder dans le rôle titre). On annonce aussi The Fantastic Mr. Fox pour 2006, dirigé par Wes Anderson.
es héritiers ont mis beaucoup de temps à accepter l'idée d'une nouvelle adaptation après la déception affichée par l'écrivain devant le film de 1971 : le projet est lancé en 1991 et l'accord n'est donné qu'en 1998. On se souvient du scepticisme engendré par l'annonce de l'adaptation de Tim Burton, il provenait d'une lecture trop unidimensionnelle du livre de Roald Dahl, méconnaissant la profonde ambiguïté de Willy Wonka qui se cache derrière des phrases simples que doivent pouvoir lire les enfants. Ce film n'était donc une évidence pour pas grand-monde, la première bande-annonce disponible, quasiment digne des Teletubbies, ne faisant que renforcer les craintes de nombreux admirateurs devant un réalisateur qui se contenterait de diriger des sucreries visibles par son fils nouveau-né.
e nombreux comiques ont été envisagés pour le rôle de Willy Wonka : Jim Carrey, Adam Sandler, Steve Martin et Robin Williams ; d'autres acteurs plus ambigus, dont deux anciens partenaires de Tim Burton : Christopher Walken, Nicolas Cage et Michael Keaton ; mais c'est Johnny Depp que Tim Burton choisit, une fois de plus contre l'évidence (voir Edward aux Mains d'Argent) : on attendait un acteur plus mûr pour admettre qu'il doit trouver un héritier. Gene Wilder aurait critiqué ce choix, le jugeant fondé sur des critères commerciaux et non artistiques, mais il oublie qu'il était plus jeune que Johnny Depp quand il endossa le costume de Willy Wonka en 1971. Le metteur ne s'est pas trompé pour leur quatrième collaboration, Johnny Depp est désormais un acteur caméléon capable d'une ambiguïté réjouissante et convaincant sous une improbable perruque qui semble dérobée dans la loge de Mireille Mathieu. On garde néanmoins une vaine curiosité pour ce qu'aurait pu y donner Michael Keaton, qui n'a jamais retrouvé un personnage aussi intéressant que le Batman selon Burton...
ohnny Depp avait déjà travaillé avec Freddie Highmore sur Finding Neverland (Marc Forster, 2004), où ils incarnaient respectivement James Barrie et son modèle pour Peter Pan, quand il suggéra au réalisateur ce jeune acteur, né en 1992, pour le rôle de Charlie. Le fait que sa mère soit agent artistique à dû favoriser son apparition sur grand écran dès 1999 dans Women Talking Dirty, un film anglais peu connu de ce côté de la Manche mais dont le premier rôle était tenu par... Helena Bonham Carter. Il enchaîna trois téléfilms, puis trois films rien qu'en 2004 : Deux Frères (Jean-Jacques Annaud), Finding Neverland et Cinq Enfants et Moi (John Stephenson). Il a deux autres films prévus mais prétend ne pas envisager une carrière d'acteur pour l'avenir !
'est sur cette paire solide d'acteurs que repose le casting : ils apparaissent évidents dans leurs rôles, Freddie Highmore en ne faisant pas grand-chose, rendant admirablement la simplicité et la générosité du personnage, Johnny Depp en en faisant des tonnes, comme ce personnage qui se réfugie dans son excentricité pour cacher sa solitude. Helena Bonham Carter joue un peu les utilités, elle reconnaît qu'elle avait suffisamment à faire avec Billy Ray, le fils qu'elle a eu avec Tim Burton, pour en faire plus. On peut dire qu'elle s'est consacré entièrement à sa famille depuis Big Fish (2003) puisqu'elle n'avait pas tourné depuis, et son film suivant est une voix de Corpse Bride. Heureusement que d'autres films sont annoncés, nous aurions fini par croire qu'elle avait choisi un destin de femme au foyer, élargi au plateaux de cinéma de son compagnon.
l y a beaucoup de comédiens pour lesquels ce film était le premier : c'est peu étonnant pour la plupart des enfants, ça l'est un peu plus pour David Morris, qui joue Grandpa George, à 80 ans ! Johnny Depp est le seul comédien qui ait travaillé avec Tim Burton avant sa mue de La Planète des Singes (2001), si l'on excepte Christopher Lee pour son apparition dans Sleepy Hollow, mais il y a une nouvelle famille de comédiens pour les seconds rôles qui se crée : Deep Roy était déjà là pour La Planète des Singes et Big Fish ; Missy Pyle, qui joue Mrs Beauregarde, apparaissait dans Big Fish, sans compter tout ceux qui se retrouvent pour Corpse Bride.
'équipe technique subit le même genre de récurrence : John August était déjà le scénariste de Big Fish et reste pour Corpse Bride ; Philippe Rousselot est le fidèle directeur de la photo depuis La Planète des Singes. Et n'oublions pas les fidèles : Chris Lebenzon en est à son septième montage pour Tim Burton, depuis Batman, le Défi, et Danny Elfman qui n'a fait faux bond à son complice que pour Ed Wood. Le musicien s'est défoulé pour la partition en retrouvant les accents des Oingo-Boingo pour les chansons des Oompas-Loompas, à la demande du metteur en scène. On notera aussi que c'est le deuxième film consécutif de Tim Burton au générique duquel Rick Heinrichs n'apparaît pas, alors qu'il avait eu une fonction artistique, au nom variable, depuis les tous premiers films d'étudiant du réalisateur et que cette paire semblait artistiquement inséparable : le réalisateur a souvent témoigné de l'apport fondamental de son ex-directeur artistique à la construction de son univers visuel.
ous avons un peu détaillé ces mouvements car ils sont tous le signe d'une mutation profonde de l'oeuvre de Tim Burton, amorcée avec le choc de La Planète des Singes, souvent incompris et de mauvais souvenir pour son réalisateur. Ce film marque l'apparition d'Helena Bonham Carter dans la vie personnelle et artistique du réalisateur. C'est un peu la rencontre de la carpe et du lapin, entre l'Américain qui s'est éduqué dans une banlieue devant sa télé et au cinéma et l'Anglaise, issue d'une bonne famille, à l'éducation classique et qui confirma cette éducation en restant cinq ans avec le distingué Kenneth Branagh. Tim Burton a acquis de la confiance en lui, semble s'émerveiller de la paternité qu'elle lui a permise et gagne en maturité.
ig Fish comme Charlie et la Chocolaterie évoquent des retrouvailles, un dialogue devenu possible entre un père et son fils. Apparemment, c'est plus la naissance de son fils que la mort de son père qui lui a donné ce goût. Ces deux films sont des adaptations de romans, mais des ajouts possèdent des analogies troublantes :
- dans Big Fish, Will Bloom, le fils du héros, flou sur le papier, gagne à l'écran une femme enceinte, il va être père et son personnage s'étoffe et devient plus indépendant par ses recherches familiales ;
- dans Charlie et la Chocolaterie, Willy Wonka est seul au monde dans le livre et ne semble s'inquiéter que pour l'avenir de son usine, mais il gagne à l'écran une histoire familiale dramatique qui motive sa solitude et donne un sens à ses blocages. Lui aussi va retrouver une famille et un sens à sa vie.
Ces deux films montrent donc un héros un peu excentrique qui renoue une filiation, s'inscrit dans un groupe et une histoire, comme Tim Burton semble avoir trouvé le goût de construire une vie avec sa paternité. Ses films précédents n'avaient pas de fin désespérée, mais le bonheur final y semblait souvent conventionnel, sans attache, à construire après s'être bien amusé avec divers monstres et personnages fantastiques qui étaient la véritable motivation du film : qui peut croire qu'Ichabod Crane aura la vie facile à New York avec sa sorcière de compagne ? Qui est dupe du chant d'allégresse de Tom Jones après la chute des soucoupes volantes ? Qui croit au succès durable d'Ed Wood ? Qui consolera Edward le faiseur de neige ? Qui fera grandir Pee-Wee ? Depuis Big Fish, sous le vernis du conte percent désormais de véritables soucis de communication, des sentiments réels, même venant de personnages imaginaires.
i la paternité est devenu un thème central, les rôles de la mère et de la femme sont toujours aussi effacés. Michelle Pfeiffer et surtout Lisa Marie nous avaient valu des séquences fantasmatiques ou oniriques précieuses, mais les femmes semblent depuis Big Fish condamnées à soutenir les hommes, attendre qu'ils veuillent les épouser, parfois vainement, attendre puis élever leurs enfants : morne existence qui finit par en rendre quelques unes hystériques ou inexistantes dans Charlie et la Chocolaterie. Les cinq mères des enfant aux tickets d'or sont des vraies caricatures : elles vivent dans l'ombre de leurs enfants ou projettent leurs frustrations sur eux comme Mrs Beauregarde. Quand à la mère de Willy Wonka, elle n'est même pas évoquée. On attend un sursaut féministe pour Corpse Bride, encore est-il le fait d'une morte : Tim Burton semble réconcilié avec ses parents, il est adulte dans sa tête, mais il a encore un sacré problème avec les femmes ; comptons sur la forte personnalité d'Helena Bonham Carter pour lui rappeler qu'elles existent !
ous avons déjà évoqué un glissement thématique important entre le livre et le film, mais pour le reste, le film est d'une étonnante fidélité, certains détails passant directement du papier à la bouche des personnages. Un seul exemple : le montant des sommes proposées par ceux qui entourent Charlie quand il trouve son ticket gagnant pour lui acheter sont les mêmes que dans le livre ! Des glissements :
- le ticket truqué en Russie est dans le livre le deuxième mais le cinquième dans le film, ce qui rajoute un petit moment de désespoir avant le gain de Charlie ;
- Charlie n'a aucun état d'âme pour aller dans l'usine dans le livre, l'idée de vendre le ticket d'or, pour subvenir aux besoins de sa famille, ne l'effleure pas ;
- deux parents peuvent accompagner leur enfant dans l'usine, Charlie est d'ailleurs le seul à ne pas être accompagné par ses deux parents dans le livre, la condition imposée dans le film resserent les personnages et leur permet d'exister un peu mieux, ce qui était déjà le cas dans l'adaptation de 1971 ;
- Mike Teavee n'est plus seulement téléphage, il est aussi amateur de jeux vidéos et scientifique, comme son père, le petit couplet des Oompas-Loompas, dont le texte est celui de Roald Dahl, en devient un peu fade, mais le personnage gagne en caractère, ainsi que son père
- Mrs Beauregarde soutient complètement sa fille dans le film alors qu'elle la critique souvent dans le livre ;
- on voit ce que sont devenus les autres enfants à la fin du film, alors que le livre s'en désintéressait complètement après leur élimination ;
- l'ascenseur a un plus grand rôle, essentiellement à cause des rebondissement finaux : Willy n'a aucun soucis a embarquer immédiatement tout le monde dans le livre, ses blocages le rendent tourmenté et permette les retrouvailles dans le film ;
on voit ainsi que les changements visent essentiellement à humaniser les personnages, à gommer leur aspect schématique et des situations, voire à psychanalyser Willy à travers les flash-backs ou même sur son divan... Signalons l'ajout du mystérieux passage devant les moutons roses qui se font tondre à propos desquels Willy préfère rester coi ; les autres personnages approuvent et le spectateur s'interroge : on peut penser que la laine fournit de la barbe à papa, dont le dernier mot est tabou, mais cela ne fonctionne pas en anglais : quoi de tabou dans cotton candy (US) ou candy floss (UK) ?