ételgeuse est le nom d'une étoile particulièrement brillante, située dans la constellation d'Orion qui est visible au début de la nuit en hiver sous nos latitudes. Et alors ? En anglais, vous retirez l'accent aigu et vous prononcez [biteldjousse], qui sonne comme beetle juice, qui signifie à peu près jus de cafard. Pour le film qui nous concerne, on ferait mieux de traduire par : jus de punaise des bois, c'est-à-dire le liquide malodorant qui imprègne les chaussures quand on a écrasé férocement un insecte rouge à points noirs, découvrant l'inventeur naturel de la boule puante. Ce subtil jeu de mot donne un certain flou linguistique : les affiches françaises mentionnent Beetlejuice, le film contient dans le générique la graphie du titre original Bettle Juice et le nom du personnage tel qu'il apparaît dans le film sur les journaux, sur sa tombe ou dans le générique final est Betelgeuse. On peut trouver moins tordu. L'important est que le personnage porte bien son nom, il est difficile d'être moins puant. Nous réglerons provisoirement l'affaire en écrivant Beetlejuice pour désigner le film et Betelgeuse pour désigner son héros phonétiquement éponyme.
e succès de Pee-Wee Big Adventure a transformé son réalisateur en une cible privilégiée pour tous ceux qui cherchent à placer leur script déjanté, conscients du miracle de nature alchimique réalisé par Tim Burton. Fort de son antécédent, Tim Burton reste exigeant et il doit patienter trois ans avant que David Geffen, patron de la société de production The Geffen Compagny (et futur co-patron de Dreamworks avec Spielberg et Katzenberg), lui envoie le script de Beetlejuice. Il a été conçu par Larry Wilson et développé par Michael McDowell, réputé comme auteur de science fiction. On remarquera que les autres films de Tim Burton sont des adaptations d'œuvres existantes ou fondées sur des histoires inventées par Tim Burton. Cet objet à peine identifiable qui atterrit sur le bureau de Tim le séduit tout de suite par son originalité. L'adjectif « weird » qui signifie bizarre, étrange, revient très souvent dans les propos de Tim Burton quand il loue une idée ou une personne. Il l'applique évidemment à ce script, on rajoutant qu'il n'a ni structure ni histoire. Un script fantôme ? Pas tout à fait, il y trouve un thème et une ambiance qui lui conviennent à merveille : c'est un peu la mort à l'enfer, c'est-à-dire que l'existence post-mortem, qui correspond à la tradition du purgatoire, génératrice de spectres et autres phénomènes paranormaux pour les vivants, est mortellement ennuyeuse pour les entre-deux, accablés par une administration divine procédurière et harcelés par les vivants, friands de phénomènes spectraculaires.
En résumé, ce film montrent des fantômes hantés par des vivants. Et comme ces fantômes ne sont pas très sûrs de leur fait et manquent d'initiative personnelle, ils doivent faire appel à un bio-exorciste, c'est-à-dire un « super » fantôme capable de chasser les vivants par son comportement finalement insupportable pour les deux camps, mais jouissif pour celui du spectateur.
l y aura beaucoup de travail entre la réception du script, l'enthousiasme de Tim Burton et la réalisation proprement dite. Pee-Wee reposait sur un personnage existant, avec un univers, un style et des images déjà finalisés, mais Beetlejuice est un terrain quasi-vierge sur lequel vont pouvoir se défouler plusieurs créateurs avec une large liberté. Les réunions avec les décideurs de la Warner furent épiques, le scénario fut remaniés de nombreuses fois, on se demande par quel miracle le film reste autant marqué par la patte de son réalisateur, c'est sans doute ici que l'on voit naître l'idée du génie de Tim Burton, s'imposant au-dessus et pas forcément contre les volontés de certains producteurs.
a distribution qui apparaît idéale a posteriori fut un vrai casse-tête. C'est encore David Geffen qui suggéra Michael Keaton pour le rôle titre à Tim Burton. Leur rencontre entraîna des séances d'effervescence créatrice qui engendra l'un des rôles les plus mémorables d'exubérance du comédien. Le maquillage de Betelgeuse - qui contribua à l'Oscar qu'obtinrent Ve Neill, Steve LaPorte et Bob Short pour leur travail - enleva à Michael Keaton les inhibitions qui pouvaient lui rester. Il fallait bien ça pour faire passer un film où les héros meurent au bout de dix minutes et où le rôle-titre n'apparaît qu'au bout d'une demi-heure, et encore seulement pour des séquences assez brèves mais dévastatrices.
algré ou à cause de tous ses remaniements, le scénario conserve ses zones d'ombre (ce qui n'est pas une grande surprise pour un film de fantôme !) : pourquoi entend-on nos apprentis fantômes quand ils hullulent mais pas quand ils parlent ? Que fait Betelgeuse dans la salle d'attente ? Est-il mort à nouveau ? Quelle est la signification du désert aux vers des sables qui rappelle Dune ? Quel est le rapport avec l'administration ? Qu'ont fait les Maitland pour ne pas aller directement au paradis ? Peut-on imaginer plus vertueux que ces paragons des fées du logis ? (peut-être leur nom vient-il de maid, qui signifie servante ?) Adam reste obsédé par sa maquette et le premier soucis de Barbara après sa mort est de ne plus pouvoir passer l'aspirateur qui est devenu inaccessible. On ne voit pas ce qui différencierait leur existence avant et après leur mort sans l'arrivée d'une bande de new-yorkais pédants ou dépressifs. Une zone d'ombre : Barbara ne peut pas avoir d'enfant, mais cela n'a pas vraiment de conséquence, à part peut-être dans la dernière scène, où Lydia s'avère adoptée par ses fantômes domestiques, elle a abandonné ses oripeaux gothiques, sûrement au grand dam de sa mère, et semble rentrer dans le rang.
im Burton est souvent revenu sur ses difficultés d'expressions par les moyens académiques, discours ou écrits, préférant le dessin ou la fréquentation des gens qui le comprennent par un regard, un geste ou un bout de phrase, comme ce sera le cas avec Johnny Depp ou Martin Landau. On peut retrouver ses difficultés par la place que tient le Manuel des défunts de fraîche date, ce livre poussiéreux et visiblement ennuyeux qui donne toutes les règles à suivre dans l'autre monde. Chacun opine dédaigneusement du chef quand Adam et Barbara avouent dans la salle d'attente de l'au-delà qu'ils l'ont oublié. Ils sont pris en faute comme des enfants, la guichetière et l'employé qui balaie et qui les renseigne dans le couloir de la mort (dont la décoration rappelle furieusement les décors hallucinatoires de Vincent) insistent sur la nécessité de lire ce livre pour survivre, ou plutôt pour surmourir. Leur conseillère post-mortem se désole de les voir sans ce manuel puis leur reproche de l'avoir laissé à portée des vivants.< OTHO > C'est en lisant ce manuel que Lydia a la preuve de la nature des occupants du grenier et apprend comment entrer en communication avec eux. Enfin c'est l'exploitation de ce manuel qui permet à Otho de provoquer la catastrophique séance de spiritisme finale et de nous démontrer finalement que les vivants en font un plus grand usage que les morts, ils le font même éditer ! Adam et Barbara se contentent de suivre les incitations des publicités à la télévision ou sur une petite coupure de presse. Betelgeuse ne semble pas non plus avoir un grand goût pour la lecture puisqu'il se contente de lire le journal, une espèce de feuille de chou de l'au-delà où les naissances sont l'objet des chroniques mortuaires de nos journaux. Il est d'ailleurs essentiellement motivé dans cette aventure par les formes appétissantes de Barbara qu'il tentera d'apprécier pleinement à plusieurs reprises, avant de s'intéresser à Lydia.
im Burton retourne toutes les situations attendues dans un film de fantôme : Lydia est pendant la plus grande partie du film plus morte que les fantômes, pour elle la vie est « une grande chambre noire » et elle n'est pas atteinte par les sortilèges des revenants : elle ne participe pas par exemple à la danse des homards, animée par la musique d'Harry Belafonte, qui avait à la sortie du film le nom le plus connu du générique.
Les vivants s'ennuient et sont ravis de leurs aventures, même si la dernière intervention de Bételgeuse les laisse épuisés.
Danny Elfmann propose une partition variée pour sa deuxième collaboration avec Tim Burton, mais ce sont les rythmes enjoués qui semblent hérités du folklore juif dont on se souvient le plus et qui range décidément ce film dans une catégorie incertaine, au grand désarroi des producteurs.
e bilan de ce film d'une féroce originalité au moment de sa sortie est largement positif pour toute l'équipe. Les producteurs n'en croient pas leurs yeux quand ils voient ce film de 14 millions de dollars en rapporter 70 millions, l'Oscar pour le maquillage en prime. C'est enfin l'argument qui leur manquait pour attribuer définitivement la réalisation de Batman à Tim Burton, qui avait pourtant déjà planché sur le projet avant que son destin ne croise celui de Beetlejuice. Il s'ensuivra aussi une série de dessins animés pour la télévision, surveillée par Tim Burton qui s'avérera dans l'affaire un producteur avisé (ou en tout cas sachant s'entourer de bons conseillers) malgré ses airs d'artiste bohème détaché des contingences matérielles. Winona Ryder et Michael Keaton, pour leur part, tirent du film une notoriété nouvelle.
Certains critiques comprennent grâce à Beetlejuice que le succès de Pee-Wee Big Adventure était aussi dû à son réalisateur : ils avaient, en effet, négligé son rôle à cause de toute l'imagerie existante avant son arrivée dans le projet, il leur a fallu voir les similitudes entre les préoccupations de Pee-Wee et celles de Tim Burton livré à lui même pour apprécier pleinement son apport.
Une mode gothique s'empare d'une partie du cinéma et même de la télévision : on peut légitimement se demander si une série récente comme Dead like me aurait pu naître sans l'univers déroutant balisé, à l'époque, par Tim Burton, à la fois hommage aux films d'horreur de Vincent Price des années soixante qui possédaient une bonne part de second degré, et dédramatisation de sujets potentiellement scabreux.
Catherine O'Hara et le directeur artistique Bo Welch se rencontrent sur le plateau, se marrient après le tournage et sont toujours ensemble avec deux enfants.